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L’Église catholique peut-elle encore se permettre de perdre le latin ?

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Vatican II n'a jamais demandé la disparition du latin et la question dépasse même la liturgie. Le latin ne doit pas être conservé parce qu'il serait ancien. Il doit l'être parce qu'il permet à l'Église de ne pas devenir étrangère à sa propre histoire.

Pendant près de deux millénaires, l’Église de Rome a possédé quelque chose que peu d’institutions humaines peuvent revendiquer : une langue capable de traverser les siècles. Des Pères latins aux grands conciles, des universités médiévales au droit canonique, de saint Augustin à saint Thomas d’Aquin, une immense partie de la pensée catholique occidentale s’est construite, transmise et précisée en latin.Le perdre ne signifie donc pas simplement abandonner une habitude ecclésiastique. Cela revient progressivement à placer une distance entre les responsables de l’Église et les sources mêmes dont ils sont les héritiers.

Le journaliste et vaticaniste italien Francesco Capozza, du quotidien Il Tempo, a d’ailleurs récemment affirmé avoir consacré plusieurs mois à une enquête auprès de séminaires, universités et institutions religieuses. Selon ses recherches, plus de 65 % des membres actuels du Collège cardinalice ne maîtriseraient pas le latin, certains ne l’ayant même jamais étudié. Une estimation particulièrement préoccupante si elle est confirmée dans le détail.

Une langue qui appartient à tous parce qu’elle n’appartient à personne

L’un des arguments les plus puissants en faveur du latin est paradoxalement très moderne : dans une Église universelle, aucune langue nationale ne devrait devenir la langue naturelle du pouvoir.L’anglais domine aujourd’hui les échanges internationaux. L’italien demeure omniprésent dans le gouvernement romain. Mais l’un comme l’autre favorisent nécessairement ceux qui les possèdent depuis l’enfance.Le latin présente une caractéristique différente : il n’est aujourd’hui la langue maternelle d’aucun peuple. Un cardinal africain, français, américain, polonais, indien ou brésilien se trouve théoriquement devant lui sur un terrain commun.

Jean XXIII avait parfaitement compris cette dimension lorsqu’il promulgua en 1962 la constitution apostolique Veterum Sapientia. Le pape y présentait précisément le latin comme une langue particulièrement adaptée à une Église qui embrasse toutes les nations : elle n’est plus soumise aux transformations ordinaires des langues vivantes et ne constitue le privilège d’aucune nation.

Ce caractère supranational n’est donc pas un vestige folklorique. Il constitue un instrument d’universalité.

Vatican II n’a jamais demandé la disparition du latin

Il existe à ce sujet une confusion historique persistante. Le concile Vatican II n’a pas décrété l’abandon du latin. Sacrosanctum Concilium, la constitution conciliaire sur la liturgie, affirme au contraire dans son article 36 que « l’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins ». Plus significatif encore, l’article 54 demande que les fidèles puissent réciter ou chanter ensemble en latin les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent.Dans le domaine de la formation sacerdotale, Optatam Totius demandait également que les séminaristes acquièrent la connaissance du latin nécessaire pour comprendre et utiliser les sources ecclésiastiques. Cette exigence demeure inscrite noir sur blanc dans le droit de l’Église.

Le canon 249 du Code de droit canonique dispose en effet que les futurs prêtres doivent « bien connaître la langue latine ».Le problème n’est donc pas celui d’une opposition simpliste entre une Église « préconciliaire » attachée au latin et une Église « conciliaire » qui l’aurait abandonné. Les textes mêmes du Concile et le droit actuellement en vigueur demandent sa conservation et son enseignement.

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C’est probablement là que se trouve l’enjeu intellectuel essentiel.Une institution qui ne connaît plus suffisamment la langue de ses textes fondateurs devient dépendante de ceux qui les traduisent. Or traduire n’est jamais une opération parfaitement neutre. Les termes substantia, persona, natura, communio, traditio, lex, gratia ou consubstantialis portent une histoire philosophique et théologique qu’une traduction moderne ne restitue jamais entièrement. Cela vaut également pour le droit canonique. Lorsqu’une controverse porte sur la portée exacte d’une norme, revenir au texte latin permet de retrouver le vocabulaire juridique choisi par le législateur plutôt que de raisonner uniquement à partir d’une traduction.

La connaissance du latin constitue ainsi une forme d’indépendance intellectuelle.

Un évêque, un théologien ou un cardinal capable de lire directement les textes n’est pas obligé de recevoir la tradition à travers le filtre linguistique d’un traducteur, d’une conférence épiscopale ou d’une édition nationale.La question dépasse même la liturgie. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Léon le Grand, saint Grégoire le Grand, saint Anselme, saint Thomas d’Aquin et des générations entières de théologiens ont laissé une œuvre dont la langue originale ou principale appartient à cet univers latin. Les grands textes pontificaux et conciliaires furent pendant des siècles rédigés dans cette langue. Elle a façonné la terminologie du droit de l’Église, de la théologie scolastique et de la liturgie romaine.

Abandonner progressivement son apprentissage revient à créer une situation singulière : celle d’une institution dont les dirigeants peuvent posséder les traductions de leur patrimoine mais deviennent progressivement incapables d’en fréquenter directement les sources.

Aucune université sérieuse n’imaginerait qu’un spécialiste de la Grèce antique puisse durablement se dispenser du grec. Personne ne considérerait comme inutile l’hébreu pour l’étude approfondie de l’Ancien Testament. Pourquoi l’Église devrait-elle considérer comme accessoire la langue dans laquelle une part considérable de sa propre pensée a été formulée ? C’est ici que la responsabilité du dernier pontificat mérite d’être interrogée.

François a profondément internationalisé le Collège cardinalice, notamment en donnant la pourpre à des pasteurs issus de pays longtemps périphériques dans la géographie romaine. Cette universalisation peut parfaitement être défendue. Mais internationaliser le gouvernement de l’Église aurait dû rendre plus nécessaire encore l’existence d’une culture commune. Plus le Sacré Collège rassemble de langues, de nations et de cultures différentes, plus une langue ecclésiale commune devient utile. La véritable erreur serait donc de croire que le latin s’oppose à l’universalité. Historiquement, il en fut précisément l’un des instruments. Un cardinal venu d’Asie ou d’Afrique n’a évidemment aucune raison d’être culturellement italianisé. Mais il existe une différence fondamentale entre lui demander de devenir italien et lui demander d’acquérir les instruments intellectuels permettant d’accéder directement au patrimoine de l’Église universelle.

L’enjeu qui se présente désormais sous Léon XIV n’est donc pas de transformer les séminaires en académies de latinistes ni de faire du latin un signe de reconnaissance idéologique. Il est beaucoup plus sérieux. Il s’agit de déterminer si l’Église latine considère encore nécessaire que ses prêtres, ses évêques et plus encore ceux appelés à exercer les plus hautes responsabilités puissent comprendre la langue d’une part considérable de son droit, de sa liturgie et de sa tradition théologique. Restaurer sérieusement son enseignement dans les séminaires et les universités pontificales ne constituerait pas un retour nostalgique vers une époque disparue.

Ce serait au contraire répondre à une question profondément contemporaine : comment une institution universelle peut-elle conserver son unité intellectuelle et sa mémoire lorsque ses membres ne possèdent plus de langue commune ? Le latin ne doit pas être conservé parce qu’il serait ancien. Il doit l’être parce qu’il permet à l’Église de ne pas devenir étrangère à sa propre histoire.

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