Depuis 2000 ans

L’Église d’Allemagne n’en finit plus de sombrer : Jésus désormais présenté comme porté sur l’alcool et atteint d’un « trouble des impulsions »

évêques allemands - DR
évêques allemands - DR
"La purification du Temple devient un problème de maîtrise de soi" : des médias catholiques institutionnels relaient les travaux de deux universitaires attribuant à Jésus une « propension à l’alcool » et un possible « trouble du contrôle des impulsions »

L’Église d’Allemagne n’en finit plus de repousser les limites de ce qu’un catholique pensait ne jamais avoir à lire sur les supports de sa propre Église. Cette fois, il ne s’agit ni de bénédiction des couples homosexuels, ni de revendications sur le sacerdoce féminin, ni d’une nouvelle résolution du chemin synodal. C’est la personne même de Jésus-Christ qui se retrouve placée sur le divan.

Le 2 septembre, katholisch.de, portail de l’Église catholique en Allemagne, a publié un article consacré au livre de Simone et Claudia Paganini, Zwischen Wahn und Weisheit (« Entre délire et sagesse »), qui examine les grandes figures bibliques à travers les catégories de la psychopathologie contemporaine. Le sous-titre choisi par le média catholique est saisissant : « Jésus avec une propension à l’alcool et un trouble des impulsions ? »

Cette formule ne provient pas d’un journal anticlérical cherchant à tourner le christianisme en dérision. Elle figure bien sur un média institutionnel catholique allemand.Simone Paganini est professeur de théologie biblique à la RWTH d’Aix-la-Chapelle. Claudia Paganini est philosophe, psychothérapeute et universitaire. Leur ouvrage recherche chez les personnages bibliques des comportements susceptibles de correspondre aux catégories actuelles de la psychopathologie.

Les auteurs précisent qu’ils ne prétendent pas établir de diagnostics médicaux rétrospectifs. La Bible, reconnaissent-ils, ne fournit évidemment aucun dossier clinique. Cette précaution ne les empêche pourtant pas d’arriver jusqu’à Jésus. Le Christ présenterait ainsi, selon la formulation relayée par katholisch.de, une « propension à l’alcool ».

L’affirmation est d’autant plus stupéfiante que l’Évangile permet d’en comprendre l’origine. Jésus rapporte lui-même les accusations de ses adversaires : Jean-Baptiste mène une vie ascétique et on l’accuse d’avoir un démon ; le Fils de l’homme mange et boit et ses détracteurs le qualifient de « glouton et d’ivrogne ». Ce que le récit évangélique présente comme une accusation hostile devient ainsi, vingt siècles plus tard, matière à rechercher une éventuelle inclination pathologique à l’alcool. Il fallait oser.

Lire aussi : https://tribunechretienne.com/a-94-ans-le-cardinal-zen-voit-sa-condamnation-confirmee-a-hong-kong-sur-fond-de-repression-chinoise/

Même traitement pour la purification du Temple. Jésus renverse les tables des changeurs et chasse les marchands. Pour la tradition chrétienne, cette colère n’est évidemment pas la manifestation d’une pulsion incontrôlée. Le Christ agit délibérément et donne le sens de son geste : « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de commerce. » Passée au tamis de la psychopathologie moderne, la scène permet pourtant d’évoquer un « trouble du contrôle des impulsions ». Simone Paganini la rapproche notamment de l’enseignement de Jésus demandant de tendre l’autre joue. La contradiction apparente devient symptôme, tandis que le sens théologique et prophétique du geste passe au second plan. Et les auteurs ne s’arrêtent pas au Christ.

Dans un entretien accordé à Christ & Welt, supplément de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, ils appliquent également cette méthode aux représentations bibliques de Dieu. Certains passages permettraient d’évoquer un manque de contrôle des impulsions ou un besoin de contrôle. Plus étonnant encore, l’affirmation du Dieu unique pourrait présenter, dans cette grille d’analyse, des caractéristiques associées au narcissisme.

Après Moïse, Job, les prophètes et Jésus, Dieu lui-même finit donc sur le divan. Dans une revue universitaire spécialisée, ces affirmations pourraient relever d’une expérimentation intellectuelle, provocatrice et librement contestable. Mais l’affaire prend une autre dimension lorsqu’elles sont relayées par les médias de l’Église catholique elle-même. Car katholisch.de n’est pas un blog indépendant consacré aux religions. Il constitue l’un des principaux portails numériques institutionnels du catholicisme allemand. Et il n’est pas seul.

DOMRADIO, média de l’archidiocèse de Cologne, a également relayé les thèses de l’ouvrage à partir d’une dépêche de l’agence catholique allemande KNA. Dans un pays où l’Église dispose de ressources considérables provenant notamment de l’impôt ecclésiastique, voir ses structures médiatiques offrir une telle exposition à l’hypothèse d’un Jésus porté sur l’alcool et souffrant d’un trouble des impulsions ne relève plus d’une simple curiosité éditoriale.

Le problème n’est pas que ce livre existe. Deux universitaires sont libres de soumettre les textes bibliques aux grilles d’analyse qu’ils souhaitent. La question est de savoir pourquoi des médias institutionnels catholiques relaient de telles affirmations sans leur opposer une réponse théologique à la hauteur de ce qu’elles impliquent.

Difficile, enfin, de séparer cet épisode de la crise qui secoue depuis plusieurs années le catholicisme allemand. Le chemin synodal a provoqué de profondes confrontations avec Rome sur la morale sexuelle, le gouvernement de l’Église, le ministère sacerdotal ou l’ordination des femmes. Le Vatican a dû rappeler à plusieurs reprises les limites doctrinales et canoniques de certaines réformes envisagées. Il existe pourtant une limite plus fondamentale encore : celle qui touche directement à la personne du Christ.

Jésus-Christ n’est pas un personnage historique auquel on pourrait simplement appliquer rétrospectivement toutes les catégories psychologiques du XXIe siècle. Il est vrai Dieu et vrai homme, « semblable à nous en toutes choses, excepté le péché ». Faire de la colère prophétique du Temple un possible trouble des impulsions et d’une accusation lancée par ses adversaires l’indice d’une propension à l’alcool ne permet guère de mieux comprendre son humanité. L’Église allemande avait déjà donné au monde catholique bien des motifs de sidération. Il lui manquait encore de voir ses propres médias installer Jésus-Christ sur le divan. C’est désormais chose faite.

Recevez chaque jour notre newsletter !