Une nouvelle page de l’histoire catholique européenne se tourne. Après le départ des jésuites de leur bastion historique de Belgique, où ils étaient présents depuis 456 ans, c’est désormais la ville espagnole de Murcia qui voit disparaître la dernière communauté stable de la Compagnie de Jésus dans le diocèse de Carthagène. Le dimanche 14 juin, l’église Santo Domingo a accueilli une messe d’action de grâce présidée par Monseigneur José Manuel Lorca Planes. Fidèles, prêtres, religieux et anciens élèves étaient réunis pour rendre hommage à une présence qui aura profondément marqué la vie spirituelle et éducative de la région pendant plus d’un siècle et demi.
La décision est directement liée à la crise des vocations qui frappe aujourd’hui la Compagnie de Jésus. Le père Enric Puiggròs Llavinés, provincial des jésuites d’Espagne, a reconnu que l’ordre traverse « un moment institutionnel de forte faiblesse », conséquence du manque de nouvelles vocations et du vieillissement constant de ses membres. Pourtant, l’histoire des jésuites à Murcia plonge ses racines au cœur même de la Contre-Réforme catholique. Dès 1555, du vivant de saint Ignace de Loyola, les premiers jésuites s’y installent et fondent le collège Saint-Étienne. Expulsée en 1767 par le roi Charles III, la Compagnie reviendra en 1871 pour reprendre son œuvre apostolique autour de l’église Santo Domingo.
Pendant des générations, les fils de saint Ignace ont contribué à façonner la vie religieuse de la région. Depuis le monastère de San Jerónimo, aujourd’hui siège de l’Université catholique San Antonio de Murcia, ils ont organisé des missions populaires, développé la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et à la Vierge Marie, accompagné des milliers de fidèles dans les exercices spirituels et le sacrement de réconciliation. Mais depuis plusieurs décennies, le recul est devenu inexorable. Les maisons ferment les unes après les autres, les communautés vieillissent et les œuvres sont regroupées faute de personnel religieux. Murcia rejoint ainsi une liste grandissante de lieux autrefois emblématiques de la présence jésuite en Europe.
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Dès 2024, le père jésuite uruguayen Julio Fernández Techera alertait sur ce qu’il qualifiait de « profonde décadence » de la Compagnie de Jésus. Dénonçant l’effondrement des vocations et une crise d’identité grandissante, il estimait que certains jésuites étaient devenus « une ONG progressiste » davantage préoccupée par les débats sociétaux que par sa mission religieuse et sacerdotale. Deux ans plus tard, les fermetures successives de communautés en Belgique et en Espagne semblent donner un relief particulier à son avertissement. Longtemps considérés comme l’élite intellectuelle de l’Église, les jésuites semblent aujourd’hui peiner à attirer les nouvelles générations. Le pontificat du pape François, lui-même jésuite et premier pape issu de la Compagnie de Jésus, a profondément marqué l’Église universelle. Pourtant, il n’a pas provoqué le renouveau vocationnel que beaucoup espéraient.
Certains avancent que de nombreux jeunes candidats au sacerdoce recherchent désormais davantage de clarté doctrinale, de profondeur spirituelle et d’enracinement liturgique. Ils seraient lassés d’une intellectualisation de la doctrine chrétienne diluée dans des pensées intellectuelles qui relativisent tout sur tout et expurgent le sacré. Sans expliquer à elle seule l’effondrement des vocations, cette évolution pourrait contribuer à comprendre pourquoi la Compagnie de Jésus, jadis fer de lance de l’évangélisation catholique, peine aujourd’hui à renouveler ses rangs. Dans son homélie, Monseigneur José Manuel Lorca Planes a reconnu que ces départs « laissent le cœur blessé ». Il a salué l’héritage spirituel laissé par les jésuites, leur zèle missionnaire, leur engagement éducatif, leur amour du Sacré-Cœur et leur fidélité au Saint-Siège. Derrière ces départs successifs, c’est une part du visage spirituel de l’Europe qui continue silencieusement de s’effacer.


