À l’occasion du 14 juillet, Monseigneur Antoine de Romanet, évêque aux Armées françaises, a accepté de répondre aux questions de Tribune Chrétienne. Dans cet entretien exclusif, il livre son regard sur le patriotisme, l’engagement militaire, les défis spirituels des soldats, le renouveau de la foi en France, la venue du pape Léon XIV et adresse un message de gratitude à tous ceux qui servent la Nation.
Monseigneur, le 14 juillet célèbre ceux qui servent la France, parfois jusqu’au sacrifice suprême. Dans une société où le patriotisme est parfois pointé du doigt, quel regard l’Église porte-t-elle aujourd’hui sur l’amour de la patrie et sur l’engagement militaire ?
L’Église distingue toujours le patriotisme authentique du nationalisme qui exclut ou oppose. Aimer sa patrie, c’est reconnaître ce que l’on a reçu d’elle, vouloir contribuer au bien commun et accepter, pour certains, de la servir dans des responsabilités exigeantes.
Les militaires accomplissent une mission singulière : ils portent les armes non pour faire la guerre, mais pour préserver la paix, protéger les plus faibles et garantir la sécurité de leurs concitoyens. Cette vocation de sentinelle de la paix appelle un profond sens du devoir, une discipline morale et une conscience éclairée.
L’Église ne glorifie jamais la guerre ; elle rappelle sans cesse qu’elle est une tragique blessure pour l’humanité. La guerre est toujours un échec et un drame de sang, de sueur, de larmes et de fer, qui s’abat d’abord sur les plus faibles et les plus pauvres. Du même mouvement, l’Église manifeste sa proximité envers celles et ceux qui acceptent de risquer leur vie au service de la paix et de la liberté. Le sacrifice d’un militaire n’est jamais une abstraction : il engage une personne, sa famille et son histoire. C’est pourquoi il mérite notre respect, notre gratitude et notre prière.
Les armées françaises sont confrontées à des conflits de plus en plus complexes et à une forte pression morale. Quels sont aujourd’hui les principaux questionnements spirituels que vous entendez chez les soldats, qu’ils soient en opération extérieure ou sur le territoire national ?
Les interrogations des militaires sont profondément humaines. Elles concernent le sens de leur engagement, la responsabilité qu’ils portent, la souffrance qu’ils rencontrent et parfois les blessures invisibles qu’ils rapportent des opérations. Beaucoup s’interrogent sur la manière de demeurer pleinement humains dans des situations où la violence est présente. Ils cherchent sans relâche à concilier la fermeté que requiert leur mission avec le respect inconditionnel de la dignité de toute personne.
J’entends aussi des questions sur la famille, l’absence, le deuil, la fidélité aux engagements, ou encore sur la manière de vivre l’espérance lorsque l’on est confronté à la mort ou à l’incertitude. Le rôle des aumôniers est précisément d’offrir une présence, une écoute et un accompagnement, sans jugement. Ils rappellent à ces hommes et femmes que personne ne devrait porter seul le poids de ces interrogations.
L’Église de France traverse une période difficile, marquée par une baisse de la pratique religieuse mais aussi par un regain d’intérêt de nombreux jeunes pour la foi, les baptêmes d’adultes et parfois les formes liturgiques plus traditionnelles. Voyez-vous dans ces signes les prémices d’un renouveau ?
L’Église connaît effectivement des épreuves importantes, qu’il serait inutile de minimiser. Elles appellent vérité, humilité et conversion. Mais dans le même temps, nous constatons avec reconnaissance que des jeunes et des adultes demandent le baptême ou redécouvrent la foi. Au dernier pèlerinage militaire international, ont ainsi été célébrés 280 baptêmes d’adultes et près de 500 confirmations. Ce sont des signes encourageants. Ils ne doivent pas conduire à un quelconque triomphalisme, mais à une action de grâce et à une responsabilité renouvelée.
Quant à la diversité des sensibilités liturgiques, elle peut être une richesse lorsqu’elle demeure vécue dans la communion de l’Église. L’essentiel est que chacun puisse rencontrer le Christ, grandir dans la foi et servir ses frères.
Le véritable renouveau ne se mesure pas seulement à des chiffres. Il se reconnaît d’abord à la qualité de la vie chrétienne, à la charité et à la fidélité de ceux qui vivent l’Évangile.
Le pape Léon XIV effectuera en septembre un voyage historique en France, une visite très attendue après l’absence de visite d’État du pape François à Paris. Qu’attendez-vous personnellement de cette venue pour l’Église de France, mais aussi pour la nation ?
La venue du Saint-Père représente toujours un moment de grâce pour l’Église locale et un événement important pour le pays qui l’accueille. J’espère d’abord que cette visite sera une occasion de raviver l’espérance des catholiques, de conforter leur mission et de rappeler que la foi chrétienne demeure une ressource spirituelle au service de toute la société.
Je souhaite également que ce voyage soit un moment de dialogue avec l’ensemble de la nation. L’Église n’est pas là pour imposer des solutions politiques, mais pour rappeler quelques repères essentiels : la dignité de toute personne, le souci des plus fragiles, la défense de la paix, de la justice et de la fraternité entre les peuples. Dans un contexte international particulièrement incertain, la voix du successeur de Pierre, dont les premiers mots avaient porté sur la paix, peut aussi encourager les nations à rechercher les chemins du dialogue plutôt que ceux de la confrontation.
Enfin, en tant qu’évêque aux Armées, quel message aimeriez-vous adresser, à quelques jours du 14 juillet, aux militaires, aux anciens combattants, à leurs familles, mais aussi aux catholiques français qui prient chaque jour pour ceux qui assurent la défense de notre pays ?
Je voudrais tout d’abord exprimer ma profonde gratitude à tous les militaires, quels que soient leur grade, leur spécialité ou leur lieu de service. Leur engagement quotidien est souvent discret, parfois exigeant, toujours essentiel.
J’adresse également une pensée particulière aux blessés, aux anciens combattants, aux familles qui supportent les absences, les inquiétudes et parfois le deuil. Leur fidélité fait partie intégrante du service de la France.
Aux catholiques, je demande de continuer à prier pour les femmes et les hommes qui portent la responsabilité de notre défense, mais aussi pour la paix entre les nations. Prier pour les militaires, ce n’est pas souhaiter la guerre ; c’est demander à Dieu qu’ils accomplissent leur mission avec sagesse, courage, discernement et humanité. Ce à quoi les aumôniers travaillent au quotidien de manière tout à fait extraordinaire.
À tous, je souhaite que cette fête nationale soit aussi l’occasion de redécouvrir ce qui nous unit : le sens du service, le respect de la personne humaine et la volonté de construire une paix juste et durable. C’est dans cet esprit que nous pouvons regarder l’avenir avec confiance. »
Propos recueillis par Philippe Marie


