À la suite des récentes passes d’armes entre le Souverain Pontife et certains dirigeants américains, le message adressé par le pape Léon XIV le 9 avril 2026 à l’Académie pontificale des sciences sociales prend une résonance particulière. Le texte propose une réflexion d’ensemble sur le pouvoir, la démocratie et l’évolution de l’ordre international, dans un contexte de recomposition des équilibres mondiaux. Le pape y affirme explicitement : « sans une vision authentique de la personne humaine, la démocratie risque de devenir soit une tyrannie de la majorité, soit un masque pour la domination des élites économiques et technologiques ».
Dès les premières lignes, le pape rappelle que « le pouvoir [n’est] pas une fin en soi, mais […] un moyen ordonné vers le bien commun ». Cette affirmation structure l’ensemble du texte. Elle implique que la légitimité de l’autorité ne se mesure pas à la puissance accumulée, mais à la manière dont elle est exercée.
Dans cette logique, il précise que cette légitimité dépend « de la sagesse et de la vertu avec lesquelles [le pouvoir] est exercé pour le bien commun ». Le recours explicite aux vertus justice, force et tempérance, montre que la question politique est indissociable d’une exigence morale. La tempérance, en particulier, est présentée comme ce qui « freine l’exaltation désordonnée de soi » et protège contre « l’abus de pouvoir ». Cette approche s’inscrit dans une tradition classique, notamment celle de Thomas d’Aquin, où l’exercice du pouvoir est lié à la rectitude morale.
Le pape Léon XIV précise ensuite que la démocratie authentique « reconnaît la dignité de chaque personne et appelle chaque citoyen à participer de manière responsable à la recherche du bien commun ». Il cite également Jean-Paul II, rappelant que la démocratie permet « d’élire et de contrôler ceux qui gouvernent ». Cependant, cette forme politique reste fragile. Le pape insiste : « la démocratie demeure saine […] uniquement lorsqu’elle est enracinée dans la loi morale et dans une vision authentique de la personne humaine ». C’est dans ce contexte qu’il met en garde contre les dérives possibles, déjà évoquées, vers une domination de la majorité ou vers un pouvoir exercé de manière plus discrète par certaines élites.
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Le message élargit ensuite la réflexion à l’échelle mondiale. Le pape souligne qu’« un ordre international juste et stable ne peut émerger du simple équilibre des pouvoirs ou d’une logique purement technocratique ». Il met en garde contre « la concentration du pouvoir technologique, économique et militaire entre quelques mains », qui menace à la fois la participation des peuples et la stabilité des relations internationales. Dans cette perspective, il rappelle les appels de ses prédécesseurs, notamment Jean XXIII et Benoît XVI, à une forme d’autorité internationale fondée sur le principe de subsidiarité.
Enfin, le pape Léon XIV introduit une dimension théologique en évoquant la paix comme tranquillitas ordinis. Il rappelle que la puissance divine « se manifeste surtout dans la miséricorde et le pardon » et qu’elle « ne domine pas, mais guérit et restaure ». Cette perspective conduit à comprendre l’exercice du pouvoir humain à la lumière de la charité. L’action politique, lorsqu’elle est orientée par cette logique, contribue à construire une société plus juste, même de manière imparfaite. L’ensemble du message articule ainsi plusieurs niveaux : moral, politique et théologique. En rappelant que le pouvoir doit être exercé avec sagesse et orienté vers le bien commun, le pape Léon XIV propose une lecture des transformations actuelles qui met en évidence les risques de déséquilibre et les conditions nécessaires à une démocratie réelle.
Le texte insiste sur un point central : sans fondement moral et sans référence à la dignité de la personne, les structures politiques peuvent perdre leur finalité et devenir des instruments de domination, même lorsqu’elles conservent les apparences de la légitimité.
message que le Saint-Père, le pape Léon XIV, a adressé aux participants à la Session plénière de l’Académie pontificale des sciences sociales
(Casina Pio IV, 14 – 16 avril 2026)
Message du Saint-Père
( traduction Tribune chrétienne)
« J’ai été heureux d’apprendre la tenue de la session plénière de l’Académie pontificale des sciences sociales du 14 au 16 avril 2026, et j’adresse mes vœux accompagnés de ma prière à tous les participants. J’exprime ma gratitude au cardinal Peter Turkson pour son service dévoué en tant que chancelier de l’Académie. Je remercie également votre présidente, sœur Helen Alford, pour avoir choisi le thème : « Les usages du pouvoir : légitimité, démocratie et réécriture de l’ordre international ». Il s’agit d’un sujet particulièrement actuel, qui oriente votre réflexion sur l’exercice du pouvoir, élément essentiel pour construire la paix au sein des nations et entre elles en ce moment de profondes mutations mondiales.
La doctrine sociale de l’Église considère le pouvoir non comme une fin en soi, mais comme un moyen ordonné au bien commun. Cela implique que la légitimité de l’autorité ne dépend pas de l’accumulation de puissance économique ou technologique, mais de la sagesse et de la vertu avec lesquelles elle est exercée en vue du bien commun (cf. Catéchisme de l’Église catholique, 1903). La sagesse nous permet de discerner et de poursuivre le vrai et le bien, plutôt que des biens apparents ou la vaine gloire, au cœur des circonstances de la vie quotidienne. Cette sagesse est inséparable des vertus morales, qui renforcent notre désir de promouvoir le bien commun. En particulier, nous savons que la justice et la force sont indispensables pour prendre des décisions justes et les mettre en œuvre. La tempérance s’avère également essentielle pour l’usage légitime de l’autorité, car une véritable compréhension de cette vertu freine l’exaltation désordonnée de soi et constitue un garde-fou contre l’abus de pouvoir.
Cette compréhension du pouvoir légitime trouve l’une de ses expressions les plus élevées dans une démocratie authentique. Loin d’être une simple procédure, celle-ci reconnaît la dignité de chaque personne et appelle chaque citoyen à participer de manière responsable à la recherche du bien commun. Dans cette perspective, saint Jean-Paul II affirmait que l’Église apprécie la démocratie, car elle garantit la participation aux choix politiques et « la possibilité d’élire et de contrôler ceux qui gouvernent, ainsi que de les remplacer par des moyens pacifiques lorsque cela est opportun » (Centesimus Annus, 46). La démocratie demeure saine toutefois uniquement lorsqu’elle est enracinée dans la loi morale et dans une vision authentique de la personne humaine. Sans ce fondement, elle risque de devenir soit une tyrannie de la majorité, soit un masque pour la domination des élites économiques et technologiques.
Les mêmes principes qui guident l’exercice de l’autorité au sein des nations doivent également inspirer l’ordre international, une vérité particulièrement importante à rappeler à une époque où rivalités stratégiques et alliances changeantes redessinent les relations mondiales. Il faut se souvenir qu’un ordre international juste et stable ne peut naître d’un simple équilibre des puissances ni d’une logique purement technocratique. La concentration du pouvoir technologique, économique et militaire entre quelques mains menace à la fois la participation démocratique des peuples et la concorde internationale.
À cet égard, mes prédécesseurs ont souligné la nécessité d’institutions renouvelées et d’une autorité universelle (cf. Jean-Paul II, Centesimus Annus, 58 ; Jean XXIII, Pacem in Terris, 137), marquées par le principe de subsidiarité (cf. Benoît XVI, Caritas in Veritate, 57). Le développement d’une telle communauté mondiale de fraternité requiert « une meilleure politique, véritablement au service du bien commun » (François, Fratelli Tutti, 154). En effet, « il est plus que jamais nécessaire de repenser avec courage les modalités de la coopération internationale » (Visite au siège de la FAO à l’occasion de la Journée mondiale de l’alimentation, 16 octobre 2025, 7).
En définitive, lorsque les pouvoirs terrestres menacent la tranquillitas ordinis, définition augustinienne classique de la paix, nous devons puiser l’espérance dans le Royaume de Dieu qui, bien que n’étant pas de ce monde, éclaire les réalités de ce monde et en révèle la signification eschatologique. Dans cette perspective de foi, nous nous rappelons que la toute-puissance de Dieu se manifeste surtout dans la miséricorde et le pardon (cf. Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 25, a. 3, ad 3) ; la puissance divine ne domine pas, mais guérit et restaure. C’est précisément cette logique de charité qui doit animer l’histoire, car l’activité humaine inspirée par la charité contribue à édifier la « cité terrestre » dans l’unité et la paix, la rendant, bien qu’imparfaitement, anticipation et préfiguration de la « Cité de Dieu » (cf. Benoît XVI, Caritas in Veritate, 7). Une telle foi renforce notre détermination à construire une culture de la réconciliation capable de surmonter les pièges de l’indifférence et de l’impuissance (cf. Discours en présence de responsables religieux, 28 octobre 2025).
Avec ces sentiments, j’exprime le vif souhait que vos réflexions au cours de ces journées portent des fruits précieux pour clarifier les usages légitimes du pouvoir, les critères d’une démocratie authentique et la forme d’un ordre international au service du bien commun. Ainsi, votre travail contribuera de manière significative à l’édification d’une culture mondiale de la réconciliation et de la paix, une paix qui n’est pas seulement l’absence fragile de conflit, mais le fruit de la justice, née d’une autorité humblement mise au service de chaque personne humaine et de toute la famille humaine.
Que l’Esprit Saint, source de toute charité et lien d’unité et de paix, éclaire vos esprits et soutienne vos efforts. J’invoque volontiers sur vous tous l’abondance des bénédictions de Dieu.
Du Vatican, le 9 avril 2026
LÉON PP. XIV«
Source Vatican


