Par Philippe Marie
Il est des journées qui marquent durablement l’histoire d’une nation. Ce mercredi 15 juillet est de celles-là. Les députés ne sont pas appelés à voter une réforme technique. Ils sont invités à dire si la République française doit désormais reconnaître qu’il est légitime de provoquer délibérément la mort d’un être humain. Le premier mensonge de cette réforme réside dans son vocabulaire. On ne parle plus d’euthanasie. On ne parle plus de suicide assisté. On parle désormais d’« aide à mourir ». Comme si un changement de terminologie suffisait à modifier la nature d’un acte. Pourtant, aucune construction sémantique ne pourra jamais transformer la mort administrée en soin. Les mots peuvent apaiser les consciences ; ils ne changent pas la réalité.
Depuis des mois, les mises en garde se succèdent. Des médecins, des spécialistes des soins palliatifs, des juristes, des philosophes, des associations de personnes handicapées, des responsables religieux et de nombreux soignants ont exprimé leurs inquiétudes.
Tous ne partagent pas les mêmes convictions, mais beaucoup pressentent que cette loi ne modifiera pas seulement le droit : elle transformera en profondeur le regard que notre société porte sur la vie, la souffrance et la vulnérabilité.
Le véritable enjeu est là. Derrière ce texte se profile une conception de l’homme profondément préoccupante. Le caractère sacré de la vie humaine s’efface progressivement au profit d’une autonomie devenue le critère suprême. La dignité, sans cesse invoquée pour justifier cette réforme apparaît comme la caricature d’une conception individualiste de l’existence, où l’homme serait seul propriétaire de sa vie jusqu’à pouvoir en disposer à son gré. Affranchie de toute transcendance, privée de toute référence à Dieu et à une vérité qui dépasse l’homme, cette vision enferme l’existence dans les seules limites d’une raison qui prétend se suffire à elle-même. Une raison qui risque de ne plus distinguer ce qui est possible de ce qui est juste. L’argumentation développée en faveur de cette loi est profondément réductrice : elle présente comme une conquête de la liberté ce qui constitue en réalité une rupture avec le devoir fondamental de toute société, celui de protéger les plus fragiles.
La véritable compassion n’est jamais de provoquer la mort. Elle consiste à soulager, à accompagner, à entourer, à aimer jusqu’au dernier souffle. C’est pourquoi le développement des soins palliatifs demeure, selon nous, la seule réponse véritablement humaine à la souffrance.
Un autre élément interpelle. Gérard Larcher, président du Sénat a annoncé qu’il saisirait le Conseil constitutionnel. Plus surprenant encore, le premier de Sébastien Lecornu a indiqué qu’il effectuerait lui aussi une saisine après le vote définitif. Ce double recours témoigne de la gravité des questions soulevées par ce texte. Le revirement de dernière minute du Premier ministre laisse cependant songeur. Chacun appréciera ses motivations. Pour notre part, il donne le sentiment d’un calcul politique visant à ne pas assumer seul le poids d’une décision d’une telle portée, en renvoyant au Conseil constitutionnel une part de la responsabilité ultime.
L’image de Ponce Pilate vient naturellement à l’esprit : non parce que les situations seraient comparables en tout point, mais parce qu’elle évoque la tentation, toujours actuelle, de se décharger d’une décision dont on mesure la gravité.
Aujourd’hui, les députés voteront en leur âme et conscience. Aucun d’entre eux ne pourra dire qu’il ignorait les enjeux anthropologiques, éthiques et médicaux de cette réforme. Certains y verront une avancée des libertés individuelles. Beaucoup redoutent, à raison, une rupture de civilisation. Car une nation se grandit lorsqu’elle protège les plus faibles, non lorsqu’elle organise les conditions de leur mort. Une loi peut être adoptée à la majorité. Elle peut même être déclarée conforme à la Constitution. Cela ne suffira jamais à la rendre juste.
Et si cette loi est adoptée, comment les députés, mais aussi tant d’hommes politiques et d’intellectuels de tous bords, pourront-ils encore se draper dans une prétendue « dignité républicaine », lorsque cette même République aura érigé la mort en totem et fait de son administration un droit ?
Les députés ont aujourd’hui rendez-vous avec l’Histoire. Plus encore, ils ont rendez-vous avec leur conscience. Et c’est sans doute ce dernier jugement qui, un jour, comptera davantage que tous les autres.


