Par Philippe Marie
Il y aura donc eu l’avortement inscrit dans la Constitution. Et il y aura désormais la loi sur l’euthanasie, même si le législateur a préféré l’expression plus acceptable d’« aide à mourir ». Ce mercredi 19 août 2026, la loi promulguée par Emmanuel Macron est publiée au Journal officiel. Elle crée, sous certaines conditions, un droit permettant à un malade de s’administrer un produit létal et prévoit que, lorsqu’il ne peut physiquement accomplir lui-même le geste, un soignant puisse le faire à sa place.
Les mots juridiques sont précis, les procédures sont encadrées, mais derrière cette architecture législative demeure une réalité simple : la République française reconnaît désormais que provoquer intentionnellement la mort peut, dans certaines circonstances, constituer une réponse légale à la souffrance. C’est un basculement.
Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès à Versailles approuvait, par 780 voix contre 72, l’inscription dans la Constitution de la « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». La loi constitutionnelle fut ensuite promulguée par Emmanuel Macron le 8 mars. Deux ans et demi plus tard, la France ouvre donc un droit à « l’aide à mourir ». Du commencement de la vie à son terme, une même logique s’installe progressivement : l’homme veut devenir l’unique arbitre de sa propre existence.
Voilà le grand paradoxe de notre époque. Jamais le mot « liberté » n’aura été autant invoqué. Et jamais nous n’aurons autant réduit la liberté à la satisfaction souveraine de la volonté individuelle. Je veux, donc j’ai le droit. Je refuse, donc la société doit me permettre de refuser. Je souffre, donc je dois pouvoir décider que ma vie ne mérite plus d’être vécue.
Dans cette folie idéologique mêlant recherche d’une liberté qui n’en est pas une et recherche absolue, individualiste, du bien-être, nous avons oublié une question fondamentale : qu’est-ce qui fonde la dignité d’une personne humaine ? Car si cette dignité dépend de l’autonomie, de la conscience, de l’absence de souffrance ou de la capacité à exprimer une volonté, que reste-t-il au malade dépendant, au vieillard diminué, à l’enfant à naître, à celui qui ne produit plus, ne décide plus, ne maîtrise plus son corps ?
Et que l’on ne vienne pas expliquer aujourd’hui qu’il s’agissait de combats d’arrière-garde réservés à des catholiques passéistes, trop conservateurs, incapables de comprendre les évolutions de la société. Cette caricature aura trop longtemps permis d’éviter le débat essentiel. Il ne s’agissait pas d’opposer les modernes aux anciens, les progressistes aux conservateurs, les croyants aux incroyants.
Il s’agissait du choix entre la vie et la mort. Notre société a choisi la mort et s’est condamnée elle-même.
Lorsqu’une civilisation considère que la suppression d’une vie peut devenir une liberté constitutionnellement garantie, puis que provoquer la mort peut devenir un droit légalement organisé, il ne s’agit plus simplement de réformes sociétales successives. Il s’agit d’un choix de civilisation. Il faut avoir le courage de nommer ce que notre société refuse obstinément de regarder : Dieu a été tué symboliquement, Dieu a été mis de côté. Dieu a été écarté de notre conception même de l’homme. Si l’homme ne reçoit plus sa vie, s’il ne la reçoit ni de Dieu ni d’un ordre qui le dépasse, alors il finit par croire qu’elle lui appartient absolument. Et s’il en est le propriétaire, pourquoi ne pourrait-il pas décider de son commencement, de ses conditions et de sa fin ?
La foi chrétienne affirme exactement le contraire. La dignité humaine ne se négocie pas parce qu’elle ne dépend ni de l’état de santé, ni de l’utilité sociale, ni du désir, ni de la souffrance. Elle appartient à l’homme parce qu’il est homme, créé à l’image de Dieu.
Une fois admis que certaines vies peuvent légitimement être interrompues parce que la souffrance est devenue insupportable, où placerons-nous demain la frontière ? Qui garantira qu’au fil des années les critères ne seront pas élargis ? Qui protégera ceux qui se sentiront un poids pour leurs enfants, leurs proches ou la société ? La véritable fraternité aurait dû consister à dire au plus fragile : « Ta vie conserve une valeur infinie, même lorsque tu ne la vois plus toi-même. Nous resterons auprès de toi. » Nous avons préféré lui répondre que, sous certaines conditions, la mort pourra désormais constituer une solution.
La France aurait pu consacrer toute son énergie, son argent, son intelligence médicale et sa puissance publique à faire des soins palliatifs un droit réellement accessible partout. Elle aurait pu affirmer qu’aucun malade ne serait abandonné et qu’aucune souffrance ne serait considérée comme indigne d’être accompagnée. Elle a choisi d’aller plus loin : organiser légalement la possibilité de provoquer la mort.De l’avortement dans la Constitution à la loi sur l’euthanasie, quel triste bilan pour cette décennie de culture de mort. Une société persuadée de s’émanciper de toutes les limites devrait pourtant se poser cette ultime question : lorsqu’elle aura écarté Dieu et fait de l’autonomie individuelle la mesure ultime de la dignité humaine, que lui restera-t-il pour protéger celui qui n’a précisément plus la force d’être autonome ? C’est peut-être là que commence le véritable vertige.


