Nous allons par cet article présenter une cathédrale exceptionnelle, ne serait-ce que parce qu’elle appartient au cercle très réduit des cathédrales bâties au XXIe siècle, mais aussi parce qu’elle témoigne de la place de la foi dans notre société contemporaine française, et surtout car elle emploie la tradition symbolique de façon remarquable pour délivrer le message suivant : première cathédrale du XXIe siècle, postconciliaire et visible au milieu du Peuple de Dieu, Notre-Dame de Créteil est un lieu cultuel et culturel d’échanges interreligieux, montrant la présence du Dieu d’Amour qui rassemble tous les hommes de notre temps.
Elle ne laisse pas indifférent, enthousiasme ou révulse, mais force est de constater que même pour les amateurs de l’esthétique allant du Roman au Néogothique, peu séduits par le modernisme (dont l’auteur fait partie…), elle porte à la réflexion et peut élever l’âme, si l’on accepte d’être un peu bousculé dans ses conventions et ses goûts.

La cathédrale Notre-Dame de Créteil, dessinée à l’origine par l’architecte Charles-Gustave Stoskopf (1907- 2004), est le siège épiscopal du diocèse de Créteil, créé en 1966. Elle se situe entre le quartier du Montaigut et l’Université Paris XII Val-de-Marne. Il s’agissait à l’origine d’une nouvelle église construite dès 1976 et inaugurée le 18 juin 1978, qui devint cathédrale qu’en 1987. Depuis, le bâtiment initial, trop modeste pour assumer sa nouvelle fonction, fut détruit afin de permettre la construction d’un projet plus ambitieux, inauguré le 20 septembre 2015.
À l’érection du diocèse, en 1966, l’église Saint-Louis de Choisy-le-Roi, dédicacée au XVIIe siècle, fut utilisée comme cathédrale. En effet, avec Saint-Denis et Nanterre, la création de ces trois diocèses répondait aux attentes nées de l’évolution sociologique de la région parisienne qui, à l’image des grandes métropoles du monde, voyait son centre se dépeupler au profit de sa périphérie. Cette cathédrale porte dans sa configuration même la trace de son histoire, mais surtout celle de l’Église, telle qu’elle s’est implantée et développée au cœur de la ville de Créteil.
En 1976, l’architecte Charles-Gustave Stoskopf bâtit une église selon l’image que les chrétiens avaient d’eux-mêmes et de leur mission : une communauté enfouie « au cœur du monde », « grain de blé semé au milieu des tours environnantes », présence discrète mais attentive à la vie de ses frères. Cette église Notre-Dame de Créteil fut popularisée, car son image ornait le manuel de catéchisme « Pierres Vivantes ». En 2002, la cathédrale Notre-Dame de Créteil reçut une dédicace, cérémonie pendant laquelle douze croix de consécration élaborées par Catherine Mogenet furent bénies par l’évêque. Un nouvel autel fut construit par le sculpteur Vincent Guiro. Le clocher, situé à l’extérieur, mesurait 25m.
Le projet CréteilCathédrale+ fut annoncé les 19 et 20 juin 2010, afin de mettre en œuvre le déploiement de la cathédrale de Créteil qui se voulait être un signe visible de l’Église en Val-de-Marne, et prendre ainsi le contrepied de la tendance post 1968 de la « Pastorale de l’enfouissement ». En effet, le monde a changé, les sensibilités ont évolué depuis quarante ans, les attentes de l’homme contemporain sont multiples : certes, l’Église diocésaine reste fidèle à la mission du temps de sa fondation (avec le Christ, prendre soin les uns des autres et partager à tous la joie de l’Évangile) ; le déploiement de la cathédrale se veut une réponse à l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui. Mais cela passe par une nouvelle visibilité de cette cathédrale, toujours implantée sur les fondations de la cathédrale primitive, ce qui est signe de fidélité à l’histoire du diocèse, mais avec le souci de présence au monde.
Cette présence se manifeste d’une manière renouvelée : étroitement uni à l’espace de la cathédrale, comme une couronne qui l’entoure en partie, un nouvel espace dit « Espace Culturel » offre ses installations au dialogue avec les acteurs de la vie culturelle à Créteil et en Val-de-Marne. Espace cultuel et espace culturel sont liés, en une architecture conçue comme un unique ensemble, mais clairement identifiés chacun dans son domaine propre.

Le projet architectural visait à rendre la cathédrale accueillante, lumineuse et visible, avec un clocher s’élevant à 45 mètres de hauteur (presque le double de l’ancien). Architecture-Studio a été choisi pour cette construction de la forme de deux coupoles, comparable par exemple à l’église de Notre-Dame du Chêne de Viroflay (78), symbolisant, parait-il, des mains jointes en prière, ou à l’opéra de Sydney (1958).

L’ancienne cathédrale fut donc détruite en 2013 pour permettre sa reconstruction et son agrandissement. La coque en bois nécessita dix mois de travail. Pendant les travaux, qui ont couté presque 10 millions d’euros[i], une « cathédrale éphémère » fut érigée et utilisée pour les offices. La première messe paroissiale dans la nouvelle cathédrale fut célébrée par Mgr Michel Santier le 12 juillet 2015. La consécration officielle eut lieu le 20 septembre 2015, en présence du cardinal André Vingt-Trois, missionné par le pape François, et du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve.

1/ Description
Sa forme, vue de dessus, est celle d’un poisson, signe de reconnaissance des premiers chrétiens. La lumière y a une place importante. Relativement modeste, son clocher-campanile de 45m est situé sur le parvis. Extérieurement la cathédrale se présente comme une coupole irrégulière constituée de deux coques de bois se rencontrant, à l’image de deux mains jointes pour la prière. Ces deux coques ne sont pas égales entre elles et sont conçues pour se rejoindre exactement à la verticale de l’autel, illustrant la rencontre entre la Terre et la lumière divine, mais dans l’esprit du Concile Vatican II, pas uniquement dans un mouvement descendant. Les deux coques ménagent entre elles un espace de 65 mètres sur l’axe Est-Ouest. Un grand vitrail d’Udo Zembok, comme un arc-en-ciel, est éclairé tout au long du jour selon la progression du soleil : à l’image des cathédrales gothiques, Notre-Dame de Créteil s’inscrit dans l’univers et transfigure par ce vitrail le chemin de la vie, du matin jusqu’au soir, accueillant la lumière venue d’En-Haut.
L’aménagement du chœur est le fruit d’une réflexion approfondie entre les architectes, les souhaits des responsables du diocèse et les théologiens liturgistes[ii]. Le fond du chœur laisse visibles les poutres qui soutiennent l’intérieur de la double coque jusqu’au sol, l’ensemble des membres de l’assemblée, ministres et fidèles, est emporté dans le même ensemble architectural. Au fond du chœur sont fixés une grande croix en bois doré et des plaques de laiton qui évoquent à la fois le Buisson Ardent, le feu de Pentecôte et la Résurrection du Christ. Cetteœuvre est signée Véronique Folhen et Stéphane Durand. L’autel et l’ambon viennent de la cathédrale précédente marquant ainsi la continuité avec l’histoire de ce lieu.

La cathèdre, siège de l’évêque, le siège de présidence et les douze autres sièges construits en bois grisé comme ceux de la nef sont l’œuvre d’Anne Bernot.
Face au chœur se trouvent le caveau des évêques et les fonts baptismaux constitués d’une belle cuve en laiton, créés également par Anne Bernot. Les deux vitraux qui illuminent cet espace proviennent de l’ancienne cathédrale, là encore, signes de la continuité de la présence de l’Église.

Au centre de cet espace est conservée la Sainte Réserve sur une colonne eucharistique. Des personnages en demi-relief sur le tabernacle circulaire en laiton et bronze y évoquent la nuée, signe de la présence de Dieu, lieu de silence offert au cœur du monde agité.
L’artiste Françoise Bissara-Fréreau a sculpté cette colonne ainsi que la statue de Notre-Dame de Créteil, installée à droite du chœur. Voici comment l’artiste présente sa sculpture :
« J’aime le thème de Marie de l’Apocalypse, première à avoir dit oui au Mystère, à la frontière du créé et de l’incréé. Le mouvement de son regard se prolonge dans la main de tendresse humaine pour introduire la contemplation de l’enfant Jésus nouveau-né. » Statue de bronze patiné bleu et or, Notre-Dame de Créteil oriente la prière de ceux qui viennent à ses pieds vers Celui qu’elle porte : le Christ.

La capacité d’accueil de la cathédrale a été doublée sur la même surface au sol (1200 places au lieu de 600), par la construction d’une vaste tribune au centre de laquelle a été installé l’orgue, construit en 1967 par le facteur Curt Schwenkedel pour l’Association Valentin Haüy, au service des musiciens aveugles. L’association, n’ayant plus l’usage de cet instrument, en a fait don pour un euro symbolique à la cathédrale de Créteil : il y a été agrandi, remonté et réharmonisé par le facteur Bernard Dargassies.

Séparé de ces lieux consacrés à la prière et au culte, l’espace culturel offre ses galeries et ses salles pour des expositions, des concerts ou des conférences, sa cafétéria, tous lieux de rencontres, de dialogues et de découvertes.

En sortant de la cathédrale, la sculpture de Benoît Mercier sur la façade, qui évoque le Christ ouvrant les bras, nous rappelle que c’est Lui qui accueille à travers la communauté chrétienne du diocèse.
Le clocher, dont la finesse accentue l’élévation, signale une présence, invite ceux qui passent, questionne ceux qui doutent, étonne ceux qui ignorent. Les trois cloches qu’il abrite proviennent d’une église d’Alger, et ont été données au diocèse. Là encore : signe de passage, de dialogue au cœur d’une cité habitée par de très nombreuses et diverses populations, venues du monde entier, porteuses des cultures et des religions du monde.
La capacité d’accueil est passée de 600 à 1200 places, comme déjà évoqué, et se module selon les besoins, grâce à la création d’une tribune et à deux salles aux parois mobiles. L’accès à la cathédrale depuis l’espace public est rendu encore plus fluide.
2/ Symbolique
La symbolique de cette cathédrale est extrêmement intéressante, car, loin de constituer une rupture dans l’Histoire de l’architecture cultuelle, elle suit ses fondements, mais l’enrichit d’une réflexion théologique et liturgique, voire sociologique contemporaine foisonnante.
Je ne reviens pas sur les symboles déjà évoqués tout au long de la description, puisqu’ils ont justifié l’emploi de tel matériau, telle forme, telle orientation (Est-Ouest), tel agencement etc.
Mais j’insisterais sur la continuité de la tradition, bien comprise, c’est-à-dire capable d’évolutions.
L’utilisation de la lumière correspond à la même recherche que les bâtisseurs gothiques, avec les mêmes symboles, mais sous une forme différente, car la technologie actuelle le permet. Ainsi, l’arche de lumière obtenue fait penser à l’arc en ciel de la Genèse, que Dieu créa pour signifier l’alliance entre le Ciel et la Terre. Ici, les deux se rejoignent sur l’autel.
Pareillement, il est souvent évoqué le symbole des deux mains en prière, voire celles de Marie, pour expliquer la forme des deux coques. Mais nous retrouvons ici la représentation ancestrale de la coupole céleste, celle du cosmos roman, et surtout, celle des mains de Dieu bénissant le monde, les hommes, et les protégeant par amour ; ce sens est, je le rappelle (Cf. nos articles précédents, et en particulier ceux de l’introduction du cycle), la signification de toutes les voutes de nef par exemple, mais aussi celle de la calotte de l’évêque et du pape, ou de la kippa juive.
On voit bien aussi la recherche de continuité de l’Histoire par l’utilisation de mobilier et de vitraux de l’ancienne cathédrale, mais aussi les liens symboliques avec l’Ancien Testament (le buisson ardent), et le Nouveau (la Résurrection). Nous retrouvons la Croix, centre et direction du culte des premiers chrétiens dans les catacombes.
Cette cathédrale est la synthèse entre ce que nous évoquions, en introduction des articles, de la conception de l’église (le bâtiment) dans les régions Sud (ecclésia, l’assemblée), et celle des régions du Nord (kyrios, le Seigneur, visible dans la cité). Ce simple détail illustre la sociologie cosmopolite de Créteil. Cette cathédrale est la preuve de la vigueur de la symbologie et de la vivacité de l’Église, mais aussi de sa Tradition, bien comprise.
L’équilibre entre lieu cultuel et lieu culturel est également très intéressant (jusque dans le financement des travaux) ; il est révélateur d’une harmonie, d’une laïcité apaisée et respectant la possibilité pour chacun d’exercer sa religion, dans un respect mutuel ; il s’agit là d’un parti pris théologique et politique qui fait débat.
Rappelons en synthèse simplement le message de la cathédrale : première cathédrale du XXIe siècle, postconciliaire et visible au milieu du Peuple de Dieu, Notre-Dame de Créteil est un lieu cultuel et culturel d’échanges interreligieux, montrant la présence du Dieu d’Amour qui rassemble tous les hommes de notre temps.
[i] L’espace culturel, qui a coûté 2 millions d’euros, a été subventionné à hauteur d’un million d’euros par la municipalité (le conseil général a donné 400 000 €), qui y voyait « un lieu de rencontre et d’échange ». La zone d’exposition, l’auditorium et la salle de conférences sont d’ailleurs disposés autour de l’espace liturgique, faisant le lien entre celui-ci et le monde extérieur. La partie liturgique a pour sa part été financée sur les fonds propres du diocèse, mais aussi par les Chantiers du cardinal (1 million d’euros sur 7,6 millions) et un appel au mécénat (presque 3 millions d’euros).
[ii] Le premier projet – qui ne fut pas retenu – prévoyait un emmarchement et la fermeture du chœur par un mur de fond qui avait pour résultat de rompre la belle coque intérieure et créait une rupture. D’autre part, cet emmarchement risquait de poser des problèmes en cas de célébration regroupant de nombreux ministres, ce qui est fréquent dans une cathédrale. L’aménagement adopté supprime cet emmarchement. Au sentiment de fermeture que suggérait le premier projet s’est substitué celui d’une ouverture vers le Mystère.


